« le public » – en savoir plus

Lorca oppose dans sa parfaite construction dramatique le « théâtre sous le sable », acte de création authentique faisant tomber les masques individuels et sociaux, au « théâtre de plein air », conventionnel, superficiel qui refuse d’aborder la profondeur psychique et sociale de l’homme, ce « théâtre de canapés », comédie bourgeoise déguisée en création contemporaine qui pullule sur les scènes. Voilà pourquoi il est temps de s’y mettre, pour dire encore une fois, en explorant une nouvelle forme, la nécessité absolue de notre engagement d’artistes et laisser entrevoir au spectateur la possibilité d’une révolte, d’une action et pourquoi pas d’une vie différente.

Dans la continuité de nos précédents spectacles, nous allons chercher une forme intense, pertinente et sans concessions. L’acteur sera au centre de la création, des acteurs capables de produire un jeu protéiforme, chanté et dansé lorsque ce sera nécessaire, pour une mise en branle des corps et des âmes. Dès l’entrée dans l’espace de jeu, les comédiens s’inscriront dans l’espace hyper théâtral de l’Arène. La scénographie éclatée et autonome, dégagée de la frontalité, sera reconstruite dans des lieux vides (hangars, salles polyvalentes, chapiteaux…). Nous allons créer dans une arène où l’air, la lune et les créatures n’auront pas de place où se reposer. Le jeu est partout, le théâtre est partout et le spectateur doit être physiquement impliqué. Pour cela les spectateurs se déferont de leurs vêtements coutumiers pour endosser les costumes du public. Ils ont un rôle à tenir. Les acteurs et les spectateurs mêlés feront corps avec le corps textuel et le corps du poète. Un théâtre sans tabou est-il possible ici et maintenant ? Nous devons ensemble guetter l’apparition de nos fantasmes, il faudra voir le comédien, personnage double, triple, se fondre dans le corps du public. Le Public se doit d’être une expérience, l’expérience périlleuse du « théâtre sous le sable ». Vous qui entrez ici laissez toutes vos certitudes. Nous allons encore nous permettre la transgression, pour dévoiler l’identité profonde. Nous devons tenter l’introspection et la transposition et jouer la poésie de la sexualité pour vivre la langue flamboyante dans la clameur intense de la chair. Aimer.
Bien sûr le temps y est pour quelque chose.
Il fallait des rencontres, des auteurs, des mises en scènes, la construction de formes et leur déconstruction, pour envisager enfin d’y venir, de revenir dans le nœud vivant, à la naissance du cri.

Le Public drame en cinq temps et un interlude, drame de la création, inachevé et extrême, révolutionnaire et libertaire, écrit pour “faire bouger le monde” n’a cessé de me hanter.
Révolutionnaire, oui et à bien des égards, Le Public est à la fois réflexion sur le théâtre et œuvre novatrice.
Plus de soixante-dix ans après son écriture, “la pièce impossible” reste la manifestation la plus fougueuse et la plus authentique du génie lorquien.
Pièce en avance sur son époque, elle est un vigoureux plaidoyer en faveur d’un théâtre et d’une vie libérés de toutes contraintes. Véhémente, amère, érotique, elle laisse flotter sur le “théâtre en plein air”, conventionnel et superficiel, le drapeau rouge de l’homosexualité pour qu’émerge le seul
théâtre authentique, “le théâtre sous le sable” pour que soit connue “la vérité de la tombe” et que le masque cesse de “fermer les braguettes”.
Non, on ne touche pas à Lorca sans passion, il faut le désirer absolument, pour pouvoir comme l’étudiant du public monter sur les épaules d’un homme et partir “sur les bords des falaises et détruire tout, les foyers et les familles… et brûler les livres de prières”.
Je n’ai jamais cessé de le désirer, jamais cessé depuis Yerma, depuis Perlimplin, depuis le premier choc adolescent, choc de la reconnaissance, sentiment confus d’être lié, intimement construit, pétri par cette parole-là, dénudé par la langue unique et poétique.
Mais il fallait caresser Sophocle, Caldéron, Pasolini, Shakespeare, Weiss…, pour tenter au delà de l’intime de comprendre, de passer de l’autre côté, du côté de la pulsation universelle d’un chef d’œuvre. Alors au moment où notre société de l’avoir effectue un retour à l’ordre, à la morale normalisée, je reviens à Lorca, je viens à cette pièce.
Oui en 1930, Lorca écrivait un réjouissant condensé d’impertinence, de transgression et de violence théâtrale.

Eric Sanjou – avril 2011

“Tout théâtre sort des humidités confinés. Tout théâtre véritable a une profonde puanteur de lune rance. Quand les costumes prennent la parole, les personnes vivantes sont déjà des squelettes sur les murs des catacombes. J’ai creusé le tunnel pour m’emparer des costumes, et, à travers eux, laisser pressentir une force cachée.
Je voulais que Le Public, subjugué par l’action, ne puisse faire autrement que de suivre avec intelligence.”

“Une arène où l’air et la lune et les créatures entrent et sortent sans avoir une place où se reposer.”
Federico Garcia Lorca