de Peter Weiss
traduction > Jean Baudrillard
(© 1964 Surrkamp Verlag – © 2000 L'Arche éditeur)
mise en scène et scénographie > Eric Sanjou
musiques > Mathieu Hornain
interprétation >
Christophe Champain / Jean-Marie Champagne / Thierry de Chaunac / Nathalie Hauwelle
Mathieu Hornain / Frédéric Klein / Christian de Miègeville
Valérie Mornet / David Negroni / Eric Sanjou.
et la participation des comédiens de l'atelier amateur de la Cie >
Suzanne Bonnefon / Annick Clerbout / Patricia Coudol / Denise Labbé / Marie-José Lafont / Agnès Poilvé
Sophie Vaslot / Philippe Botkovitz / Sébastien Laporte / Laurens Michot / Pol Tronco / Yves Soula
Avec le soutien de :
L'ADAMI - Conseil Régional de Midi-Pyrénées - Conseil Général de Tarn-et-Garonne – Ville de Moissac
Marat-Sade ou La persécution et l'assassinat de Jean-Paul Marat représentés par le groupe théâtral de l'hospice de Charenton sous la direction de Monsieur de Sade.
13 juillet 1809 : deux cents ans presque jour pour jour ! Monsieur le Marquis Alphonse de Sade interné à l'hospice de Charenton pour comportement social inadmissible, fait représenter par la troupe des "malades" un spectacle mettant en scène l'assassinat de Marat par Charlotte Corday. Sous l'œil vigilant de Coulmier, directeur de l'hospice, le spectacle peut commencer et les internés "jouer" les personnages de cette étonnante "reconstitution historique et farcesque": l'Annonceur, Roux extrémiste camisolé, la léthargique et sensuelle Charlotte, Duperret le girondin qui la désire, les joyeux chanteurs Tourlourou, Sansonnet et La Fauvette et leur orchestre déjanté…, et Jean-Paul Marat dans sa baignoire que sa femme Simone soigne ! Heureusement les nonnes encadrent ces acteurs empressés d'en découdre. Sous le regard de Monsieur de Sade, metteur en scène avisé, joueront-ils la Révolution, celle voulue par Marat, ou feront-ils leur révolution ? Peter Weiss nous plonge dans une confrontation imaginaire, stupéfiante et drôlatique entre Sade et Marat : le pouvoir pour la liberté, la liberté pour le pouvoir du peuple ou la liberté avant tout. Marat-Sade est une pièce fascinante, une oeuvre intemporelle, déraisonnable, politico-ludique et absolument nécessaire.
La représentation théâtrale à l'hospice de Charenton aura bien lieu, mais avec quelques interruptions, rebondissements et imprévus ! Avec Marat-Sade, nous goûtons aux plaisirs extrêmes d'un théâtre qui explore, revendique, chante, déroute, divertit et questionne. Des plateaux, des scènes ouvertes, des passerelles, les spectateurs mêlés aux acteurs, tel sera notre hospice de Charenton : un cirque forain… Alors la vingtaine de comédiens et musiciens de l'Arène Théâtre vous entraîne avec jubilation dans cette folie théâtrale, humaniste et révolutionnaire !
Marat-Sade - Notes
Avec ma compagnie, l'Arène Théâtre, j'ai toujours voulu monter des spectacles avec des équipes importantes de comédiens comme depuis 2002 avec Amphytrion de Kleist, Les Fiancés de Loches de Feydeau, Une chanson de Roland d'après le manuscrit d'Oxford et en 2007 La Nuit des Rois de Shakespeare. Il est pour moi essentiel pour nourrir mon travail de réunir différents artistes interprètes d'horizons divers et de belles fidélités se sont créées. Malgré les difficultés actuelles et le réduction des coûts artistiques par les structures de diffusion, je crois que le rôle des compagnies indépendantes subventionnées est toujours d'avoir de vrais choix artistiques. Tous les deux ans environ l'Arène Théâtre propose donc des créations d'envergure et alterne avec des formes plus "légères" ou jeune public. Après le travail d'équipe effectué sur La Nuit des Rois, c'est tout naturellement que je souhaite réunir la même famille d'interprètes pour ce matériau dense qu'est Marat-Sade de Peter Weiss.
Le titre originel de Marat-Sade, La persécution et l'assassinat de Jean-Paul Marat représentés par le groupe théâtral de l'hospice de Charenton sous la direction de Monsieur de Sade, ouvre les portes de la mise en pièce de cette anti-reconstitution historique…
Comment inventer les règles d'une représentation donnée par des êtres internés "pour comportement social inadmissible"? Pas fous pour autant, non, mais politiquement incorrects, inadaptés, pas dans le moule, hors des clous, hors du jeu imposé par les persécuteurs de la différence, de la poésie.
Marat-Sade sera un spectacle de combat, un spectacle de l'inconfort où les spectateurs jetés dans l'arène de notre hospice de Charenton auront à se confronter à l'anarchie de la représentation. Il faut commencer par fabriquer des figures, non pas les figures historiques mises en lumière dans la pièce, mais les figures de ces êtres coupables de n'être pas capables d'acceptation. Une belle petite troupe d'Utopistes jouant à jouer pour survivre, toujours prêts au chaos.
Ce que Marat-Sade dénonce avant tout c'est la violence du pouvoir, de tout pouvoir. Même si au centre du débat poétique, la confrontation entre "individualisme" et "collectivisme" semble dominer, les questions renvoyées aux spectateurs dans cette énorme machine de théâtre renvoient sans cesse à la représentation et à la force de l'acte théâtral, de l'art; de la beauté face aux ravages des pouvoirs tyranniques.
Et tout revient en écho, un parcours, une logique interne à nos créations. De La vie est un songe à La Nuit des Rois, en passant bien sûr par Les Rois de Cortazar et par Une chanson de Roland… Il faudrait tout citer, en citant l'Arène. Ils rêvent, utopistes lucides, combattants fous dans la nuit.
Que pouvons-nous éclaircir en montant Marat-Sade, si ce n'est nous-mêmes. Et en tentant encore de nous éclairer, jeter quelques petites lumières en fabriquant un spectacle chaos, un spectacle de jouissance désorganisé, un spectacle dont l'énergie et la Liberté seraient l'essence.
Pour Marat-Sade : retour à l'arène, à une scénographie qui mélange les espaces de jeu et les spectateurs. Il faut créer concrètement un espace chaos, s'éloigner le plus possible du confort bourgeois de la représentation frontale. Le jeu doit pouvoir surgir de là où on ne l'attend pas. Nous mélangerons spectateurs fictifs de la représentation donnée par "le groupe théâtral de l'Hospice de Charenton" et les spectateurs réels de la représentation de Marat-Sade par l'Arène Théâtre.
Du Théâtre forain donc, avec petit orphéon en scène, "mystère" et défilé de mode "historiques et carnavalesques" : grand guignol pour farandole de décapités…
"Tout ce qui nous faisait vivre ne tient plus, nous sommes tous fous, désespérés et malades".
Tiens, Artaud qui s'invite à la danse !
Si nous n'étions pas profondément désespérés nous ne pourrions continuer à vivre et à fabriquer ce que Théâtre je nomme.
Alors nous allons brûler, avec les comédiens, les professionnels et les amateurs, les comédiens donc et les musiciens, brûler encore un feu d'intense joie aux corps, brûler tout notre théâtre, notre mémoire pour apparaître, naître et renaître encore à la certitude de notre liberté violente.
Éric Sanjou (novembre 2008)
La confrontation Sade-Marat par Peter Weiss
Avant sa détention au Fort de Vincennes et à la Bastille, Sade dirigeait déjà des représentations théâtrales dans son château de La Coste. Durant les treize années de son incarcération (de sa trente-troisième à sa quarante-sixième année), il écrivit, en dehors de ses grandes œuvres en prose, dix-sept drames.
De 1801 à sa mort en 1814, il vécut interné à l'hospice de Charenton où il eut pendant quelqes années la possibilité de monter des spectacles dans le cercle des malades et de se produire lui-même sur scène comme acteur. Précisons qu'on internait à l'hospice de Charenton des hommes et des femmes dont le comportement était socialement inadmissible, sans qu'ils fussent fous pour autant. Assister aux représentations données par Sade constituait ainsi une distraction de choix pour les cercles parisiens distingués.
La confrontation avec Marat reste totalement imaginaire, et se réfère uniquement au fait que ce fut Sade qui prononça l'éloge funèbre du député.
Voilà comment Sade concevait sa révolte depuis sa prison :
On ne pourrait approuver mes idées, dites-vous. Et qu'est-ce que cela fait ? Ces idées que vous blâmez sont le seul réconfort de ma vie, elles allègent mes souffrances dans cette prison, elles font toute ma joie sur cette terre, je tiens à elles plus qu'à ma vie. Ce ne sont pas mes idées qui ont causé mon malheur, mais les idées des autres.
(lettre à sa femme – 1783)
Sade à Charenton
Sade était l'hôte forcé de l'hospice de Charenton.
C'était une maison de cure jouissant d'une grande réputation en Europe. En réalité, un très mauvais hospice malgré un étalage de luxe, des pensions élevées, des clients importants, la belle campagne environnante. A l'époque de Sade, Charenton était entre les mains d'un nain intrigant, ambitieux, frivole et voleur du nom de Coulmier, grand dévot du régime napoléonien.
Sur la "dictature" de Coulmier, on a retrouvé aux archives de la Seine, un acte d'accusation rédigé par un inspecteur secret, dénonçant les peines infligées aux malades pauvres, les bains de terreur dans l'eau glacée, la saleté, l'incurie, la nourriture malsaine, les dépenses absurdes, les fraudes…
A Charenton, Sade n'était pas un exemple de vertu même s'il ne manquait pas de gémir sur ses malheurs. Il était prisonnier à vie et surveillé constamment tel un précieux vase de musée. Il jouissait toutefois de nombreux privilèges : visites quelle que soit l'heure, permis de sortie, logement dans la section des femmes, liberté de traiter ses affaires, invitations aux dîners du directeur, meilleure cuisine… Près de sa chambre habitait même sa maîtresse (Madame Quenest, dite "sensible", qu'on avait fait passer pour sa fille).
Les rapports entre Sade et Coulmier furent toujours très prudents. Coulmier sentait en Sade une force qui échappait à son contrôle. Il l'utilisa cependant pour satisfaire sa mégalomanie et ses ambitions. C'était la principale raison de la renommée de Charenton : fêtes, bal, concerts, opéras, feux d'artifice, loteries dont Sade était l'organisateur et le maître, se succédaient. Une fois par mois, on courrait à Charenton voir les "fous" réagir aux folies des planches, de la musique et du bal.
L'attitude des malades pendant la représentation était sous le feu de la curiosité et de la dérision d'un public qui n'attendait que de voir éclater quelque crise libératrice. Cependant, le plus souvent, les malades se comportaient en "lipomanes" tranquilles, sortant de la salle assombris et prostrés, tenant des propos suicidaires, tandis qu'au bal, les hystériques et les nymphomanes ravivaient la danse.