Traduction et adaptation > Eric Sanjou
mise en scène et scénographie > Eric Sanjou musiques et environnement sonore > Mathieu Hornain vidéo et images > Matthieu Mailhé interprétation > Christophe Champain : Viola/Césario et masques - Jean-Marie Champagne : Sir André Aguecheek et masques - Thierry de Chaunac : Feste et Fabien - Mathieu Hornain : Le duc Orsino et Sir Toby Belch - Frédéric Klein : Maria et Sébastien - Christian de Miègeville : Malvolio et masques - Valérie Mornet : Antonio, Le Marin et masques - David Negroni : La comtesse Olivia et masques

Durée : 3H30 avec entracte

Avec le soutien de : Conseil Régional de Midi-Pyrénées / Conseil Général de Tarn-et-Garonne / ADAMI. Partenaires > Théâtre Sorano – Toulouse / Théâtre Olympe de Gouges – Montauban / Abbaye de Belleperche

La Nuit des Rois de Shakespeare. Décalée, équivoque, et métissée…”

Sur un rivage imaginaire d'une contrée appelée l'Illyrie, règne un duc fou d'amour pour une comtesse, enfermée dans le deuil, qui dit ne pas pouvoir l'aimer. C'est là qu'échoue Viola, après un naufrage où a disparu son frère jumeau, Sébastien. Travestie en homme, elle devient page à la cour et s'éprend du duc, et la comtesse s'éprend à son tour de ce page. Lorsque Sébastien réapparaît en Illyrie, tout est prêt : les quiproquos s'enchaînent et tous les personnages, bouffons, parents et serviteurs entrent dans la danse et se mêlent au joyeux massacre. Car sur ce rivage imaginaire, chacun poursuit l'objet inaccessible de son désir...

Sur un plateau enneigé, d'une pureté immaculée, les neuf comédiens de la Cie Arène Théâtre vous entraînent dans un tourbillon de folie, folie d'amour, de désordre et de plaisir. Abandonnez les règles et la morale et partez vers l'Illyrie, vers l'île des passions, de la liberté et de l'illusion. Entrez dans la fable, comme dans un rêve tragi-comique, et laissez-vous glisser dans cette lumineuse nuit de théâtre.

Nous sommes venus à la nuit comme d’autres viennent au monde, car nous savons définitivement depuis Shakespeare que le monde est un théâtre et que dans ce grand théâtre du monde qu’est l’Illyrie, que dans ce conte inexorable où le rire côtoie le cauchemar, la mise au monde est une mise à nu du "bonheur et de la déchirure d’aimer".

La Nuit des Rois - création juillet 2007

un spectacle en liberté…

"Si j'ai voulu venir à "La Nuit des Rois", œuvre fascinante par son étrangeté foisonnante et déconcertante, c'était pour plonger avec gourmandise dans ce théâtre unique, "conscient de lui- même, de sa part d'artifice, de sa démesure et de sa dimension rituelle".

Mon premier travail sur la pièce m'a poussé à établir ma propre traduction. Je me heurtai, en comparant bon nombre de versions à des traductions littéraires, universitaires, induites par des choix dramaturgiques pré-établis, mais je ne trouvai pas l'essence même de la pièce, de sa langue, de ses rythmes, de ses différents registres. Je ne trouvai ni la pure poésie ni la profonde trivialité. C'est donc à ça que je me suis attaché : essayer de rendre, sans craindre de recréer parfois, la profondeur chatoyante d'un matériau spectral, trace de ce que pouvait être le texte original. Texte qui, nous le savons, était en constante évolution et qui laissait la place à l'improvisation, au lazzi et à la vie de plateau. C'est cela que j'ai fait : offrir aux comédiens une traduction ouverte pour produire un langage théâtral vivant, multiple, un espace/texte de liberté.

La traduction, mise à l'épreuve du plateau, a induit les choix de mise en scène, la scénographie et les propositions de jeu.

C'est ainsi que notre "Nuit des Rois" se joue sur un plateau blanc et nu, extrêmement incliné, un espace vierge et enneigé, un morceau de banquise quelque part dans la nuit.

L'espace est une page blanche sur laquelle tombe indéfiniment des flocons de neige, un espace hors du temps, non référencé, fini et pourtant infini. La projection sur ce plateau/écran d'une nappe de "nuages" en perpétuel mouvement accentue encore cette impression d'infini et de temps suspendu.

J'ai désiré, avec les comédiens, multiplier les échos avec la pièce : jouer à être la pièce et non pas tel ou telle, jouer à être le travestissement. Nous avons donc emprunté tous les chemins de la mise en abîme, du miroir et du dédoublement.

Le spectacle s'ouvre sur l'apparition "magique" de huit personnages identiques, clones shakespeariens, êtres surgis des dessous, venant chercher avec une infinie tendresse, dans leur déambulation hasardeuse sous la neige, le désir complice des spectateurs.

Ils viennent demander leur part d'amour, comme nous tous, ils luttent pour aimer, pour jouir à leur manière et sans entrave, pour redevenir enfin des enfants fous d'amour.

Notre Illyrie est un espace de tolérance et de liberté, l'espace immense du théâtre et de toutes ses formes. Shakespeare, n'ayant pas fixé une forme dramatique verrouillée, nous a poussé à ouvrir toutes les portes, à passer du masque et de l'illusion à la plus intense vérité, du chant minimaliste aux sursauts d'un blues rageur, du cabaret aux inflexions tragiques et de la plus franche grossièreté à la pure sensualité. Notre spectacle est hors des règles, hors du temps, hors des gonds.

Oh oui, nous jouons, nous jouons le théâtre et nous jouons la vie et les personnages se donnent, se prennent ou s'arrachent à vue, en endossant des oripeaux célestes, des signes de costumes, des traces emplumées pour le plaisir du travestissement permanent. Nous avons cherché à retrouver le fond métaphysique du travestissement et les comédiens, en déjouant toutes leurs résistances, n'imposent pas mais se laissent traverser par la lumière rêvée d'un amour dégagé de toutes limites. Ils sont les auteurs d'une autre réalité, masculine et féminine, humaine et animale, concrète et fantasmée. Ils créent une réalité de théâtre surnaturelle, magique, visible et invisible. Ils viennent donner en partage le désir, la folie et le désordre dans une quête effrénée de jouissance.

Jouissons en attendant la mort, car derrière la fable c'est bien de ça dont il s'agit : de conjurer la mort. Comme dans Hamlet, pièce jumelle, quelque chose est pourri au royaume d'Illyrie. La mort rôde, la folie guette et la recherche d'une identité à travers le jeu et le jeu de la sexualité n'apaise rien.

Notre "Nuit des Rois" est décalée, disjointe et il ne faut guère s'étonner de voir débouler sur le champ de neige des figures aussi proches de Genet ou de Pasolini que des spectres échappés d'une Renaissance mythique.

Voilà, nous sommes venus à "La Nuit" comme d'autres viennent au jour, et nous savons définitivement avec Shakespeare que le monde est un théâtre et que dans ce grand théâtre du monde qu'est l'Illyrie, que dans ce conte inexorable où le rire côtoie le cauchemar, la mise au jour est une mise à nu du bonheur et de la déchirure d'être.

Eric Sanjou (septembre 2007)