« rhinocéros » – en savoir +

« Et s’il n’en reste qu’un je serai celui-là »

 

C’est un seul en scène. On commence plateau nu. L’acteur est assis au centre, il va ériger un semblant de barricade dérisoire. Les décors s’empilent pour une dernière lutte de théâtre dans le théâtre. Un spectacle performance, une charge désespérément humaniste !

Soyons clairs : pas la pièce, la nouvelle ! C’est la nouvelle qu’il faut jouer. Elle est bien plus percutante que la pièce. Il n’y a pas de gras, de délayage, elle va droit au but. C’est le but qui m’intéresse. Jouer la fable pour dénoncer les idéologies violentes qui s’appuient sur les frustrations et les déceptions de chacun et qui transforment en monstre l’homme le plus banal.

Rhinocérisme, trumpisme, fascisme, marinisme… populismes de même farine, enfumage qui laisse tout d’abord incrédule, puis indiffère, puis effraye lorsque le phénomène s’amplifie, ronge et déferle. Car une fois le phénomène étendu, la masse ayant adhéré, qui reste-t-il pour résister, pour s’opposer à la folie collective?

Dans un monde où le rhinocérisme a triomphé, il reste Béranger, le héros malgré lui, celui qui semblait le plus faible, ce rêveur anormal, utopiste et poète, pour se dresser seul: « Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout! Je ne capitule pas! ».

Il n’y a pas d’adaptation. Tout est dit. Tout est dit par celui qui a vécu ça, la montée de ça, de l’innommable bêtise, celle qui tue. C’est dit par celui qui reste dans un espace dévasté, un théâtre dévasté, un théâtre qui n’a pas pu empêcher ça non plus. Un théâtre que l’on eût cru plus utile. Car le théâtre n’a pas été épargné, la déferlante décérébrée a une ou deux cornes est entrée, malgré ce que l’on aurait pu penser. Ils sont entrés, ils entrent encore. Ils entrent dans le lieu de résistance, alors que l’on croyait que la beauté pourrait sauver le monde.

L’acteur est au centre, sur un bout de quelque chose encore intact, un pauvre esquif au milieu du saccage, au milieu de restes et de traces de spectacles passés.

Il ne joue pas, il n’y a rien à jouer. Juste être soi au plus petit, sans effets.

Cette fois, ce n’est pas du théâtre, c’est vraiment arrivé, ça arrive vraiment.

L’acteur ne dit pas un texte fantastique ou absurde, il dit la réalité. Il doit dire la réalité d’un monde qui a viré au glauque, au vaseux vert nauséeux à vomir.

Ça ne se fait pas de gaîté de coeur. Ça coûte, ce n’est pas confortable et pourtant le sourire doit poindre. Il ne manquerait plus que l’on s’enlise dans le ronronnement crachoteux des bien-disants, bien-parlants, bien-actants du théâtre propret.

Non, ça doit combattre encore, surtout si c’est perdu.

« Il n’y a pas d’autre solution que de les convaincre ». Béranger est debout face à la multitude, face aux bêtes, à l’animal à tant et tant de têtes. Il est dressé, prêt à tirer, le poète a pris les armes contre le nouvel ordre du monde. Anormal ! Toujours !

« Et s’il n’en reste qu’un je serai celui-là »