Conception / mise en scène / scénographie > Eric Sanjou

environnement sonore > Mathieu Hornain

images et projections > Matthieu Mailhé

assistante mise en scène > Valérie Mornet

assistante mouvement > Flora Monteiro

interprétation >

Christophe Champain / Thierry de Chaunac / Franck Garric / Mathieu Hornain

Matthieu Mailhé / Céline Pique / Eric Sanjou

Durée : 1H30

L’Arène Théâtre adapte un des tous premiers textes de notre histoire, retranscrit à l’époque de la première croisade ! On se souvient de Roland sonnant du cor à Roncevaux pour appeler l’empereur Charlemagne, de l’ami Olivier, du traître Ganelon et du roi Marsile... Mais c’était il y a si longtemps, lorsque déjà “l’Occident” et “l’Orient” revendiquaient terres et fiefs...  

Et pourtant voilà un spectacle absolument contemporain et profondément archaïque, un spectacle vivant face aux désastres des “guerres saintes” d’aujourd’hui. Sur la “scène-chemin” élevée, entourés par les spectateurs, les sept comédiens revisitent la chanson de geste. Dans cet espace du choc et des images, ils s’affrontent, se rassemblent ou se combattent en n’oubliant jamais que “dans le ventre de la tragédie guette la farce”. Ça commence comme un jeu rituel lancé par un groupe/tribu, mais le jeu dégénère, devient conflit et le conflit nous amène au théâtre, lieu des illusions. Et voilà que surgissent, pour nous faire sourire ou nous bouleverser les héros de légende, multiples facettes d’une humanité qui se déchire.

Eric Sanjou nous propose sa version de “la chanson de Roland”, passionnante et ludique où la mise en scène, l’univers musical et les images s’unissent pour donner un spectacle terriblement humain, une vision et une dénonciation de la guerre d’une effroyable beauté.


“La Chanson de Roland” est pour nous le texte fondateur, le monument premier de notre littérature, le plus ancien témoignage du développement des capacités de notre langue.

Choisir aujourd’hui d’adapter le poème à la scène, c’est choisir de revenir à la source, à la racine de la langue, du rythme et de la partition. C’est aussi tenter de porter sur ce texte qui oppose chrétiens et musulmans, avec des consonances éminemment actuelles, un regard contemporain en cherchant les échos des tragédies antiques.

Ici pas de psychologie, il faut saisir des êtres, des voix, des gestes, des lieux, des objets et des histoires.

“La Chanson de Roland” reflète les peurs d’un monde obsédé par le péril des “masses sarrasines”. L’occident chrétien projette sur l’islam ses propres tares, sa sauvagerie et sa propension à l’idolâtrie.

Voilà la manière de se déculpabiliser quand s’intensifient “les guerres saintes”, que l’on rejette l’autre, par un souci d'unicité qui ne tolère aucune différence. (Nous savons aujourd’hui que la Chanson de Roland repose sur un mensonge, ce sont les Gascons ou les Basques qui tendent une embuscade aux Francs).

Quel chemin avons-nous parcouru depuis mille ans ? Quels sont les nouveaux “poètes de la croisade” prônant un choc total entre deux mondes ?

Ils sont là, nous les entendons, nous les voyons surtout, l’image a remplacé l’écrit, ils surgissent chaque jour dans notre quotidien pour asseoir des sociétés guerrières, hyperhiérarchisées, luttant pour des monopoles sous le masque de la foi.

Entendons-nous bien, il n’est pas question en mettant en scène “la chanson de Roland” de faire de la “reconstitution historique”, du “son et lumière” ou une tentative théâtrale universitaire et rébarbative.

Nous voulons construire un spectacle vivant , un spectacle intemporel et actuel à la fois, un spectacle non académique : “une chanson de Roland”.

La bifrontalité s’impose : un espace de jeu encadré par les spectateurs, une “scène/chemin” élevée proche de la skênê grecque. Un espace où les conflits seront ramenés à leur état originel d’inextricabilité. Un espace du choc, de la vision, du défi, du cri sur la place publique.

Cet espace pourra subir des transformations, suggérer des lieux, permettre des apparitions, offrir des possibilités de renouvellement des perceptions.

Sur scène, sept comédiens, interprètes et artisans de la création, fantômes manipulateurs du poème.

Il faut éviter toute tentation d’identification, l’acteur est tout le monde et personne à la fois. Porteur du verbe, il est récitant et chœur, porteur de l’émotion (comme dans le théâtre japonais), rien ne l’empêche de prendre en charge un rôle. Il peut soudain être exposé, chaque comédien peut devenir personnage, ombre, spectre, double.

Il faut éviter encore de se prendre au sérieux et ne jamais oublier que “dans le ventre de la tragédie guette la farce”.

Eric Sanjou

Notes pour une chanson de Roland”

Tout d’abord j’ai rêvé d’un chemin au milieu des spectateurs, sorte de pont jeté entre deux pôles. Je rêve des acteurs au milieu des spectateurs, ils vont prendre possession du plateau. Ils sont là depuis une infinité de jours, mille ans, bien avant, ils ont tout oublié sauf ce qui les a conduit là. Il faut réapprendre. Ils ont peur. C’est cela qui les mène : la peur. Peur de devoir recommencer, d’avoir à dire, redire, toutes les guerres, peur d’avoir à revivre et d’être regardés.

Pourtant c’est le regard des spectateurs qui leur donne la force de commencer, de recommencer, qui leur donne la force de retrouver, par bribes, l’histoire et la parole.

Lancez-vous acteurs, la mémoire vous revient. Tirez des fils, construisez un réseau de liens, de tentatives, déconstructions, naissances, morts et renaissances. Voilà, c’est encore la même histoire sans cesse recommencée.

Il faut vous refaire la guerre, une des quatorze mille cinq cents guerres que l’homme a à son actif depuis les cinquante six derniers siècles et qui ont provoqué trois milliards et demi de morts .

C’est en vous faisant la guerre que vous allez revivre la chanson. Notre chanson de Roland est une machine de combat contre l’homme qui peut se vanter d’être l’espèce vivante qui extermine le plus sûrement son prochain et ce, quelles qu’en soient les causes ou les prétextes.

Le jeu comme machine de guerre, arrachez-vous les personnages, jetez-les-vous à la figure et jetez-nous les figures aux visages.

Je vous rêve jouant à coups de poing, de dents, dedans, à coups de pieds dans la fourmilière de la mémoire, jouez aux larmes, avec les armes du bouleversement intérieur.

Voilà, la machine est en place, l’acteur est en voie d’identification, reconnaissez-vous en peuples, groupes, races, sociétés... Vous êtes prêts puisque vous n’avez pas fui, c’était la seule issue pour ne pas être tenté de vaincre.

Je rêve qu’on peut maintenant parfois les reconnaître, Roland, Olivier, Charlemagne, Baligant, Marsile, Ganelon... Juste quelques signes dérisoires, signes de théâtre, couronnes de cartons et épée de bois...?

Attention arracher le signe c’est s’arracher la vie. Non, il ne faut pas “mettre de gants”, tentons de retrouver une liberté primitive, les seuls gants qui s’échangent sont les gants du pouvoir, donc des gants guerriers. Les corps se couvrent de peintures de guerre, bichromie en rouge et bleu des blessures infligées aux figures.

Il faut dire, la narration doit devenir une affaire personnelle, ne pas être commentateur, en dehors, mais totalement immergé dans l’histoire et sa propre mémoire émotionnelle. Pour cela mettre le corps en jeu, en avant, chercher le danger, ne pas dire tant que le corps n’en éprouve pas la nécessité. Appuyez-vous sur le son, la musique créée pour ça, pour soutenir ça, pour porter plus loin notre vie de plateau.

N’oublions pas la part de fantastique de la chanson de Roland. C’est aussi un cauchemar qui se crée avec ses anges, ses démons, ses explosions telluriques frôlant le “grand guignol”. Alors j’imagine maintenant des masques, des corps dédoublés, tranchés, des peaux de substitutions, des groins, un univers fantasmatique, un bestiaire du conflit projetant l’épopée vers la légende.

Et puis, encore, je veux d’autres images pour ouvrir l’espace théâtral et l’espace mental. Des images qui renforcent l’illusion ou qui la détruisent, des images pour inviter le réel à faire irruption sur scène. Des images projetées sur notre chemin et qui croisent le chemin des acteurs et se mêlent aux corps. Il faut tout tenter pour jouer du frottement et de l’opposition. Multiplions les angles d’approches, mettons en perspective, construisons un spectacle polyphonique.

Nous n’aurons de cesse de croire pendant les répétitions que dans un monde de la simplification médiatique et des images manichéennes, nous trouverons le moyen de résister en créant des objets poétiques.

Eric Sanjou